Stress au travail : et si on sortait du clivage passionné ?

Le stress au travail semble se perdre depuis quelques temps dans un clivage simpliste : les sceptiques pour qui le stress au travail est un non-sujet contre les dogmatiques qui jugent les entreprises d’aujourd’hui profitables qu’au prix d’organisations pathogènes qui génèrent un stress immense chez les salariés.

Le stress au travail est un sujet qui passionne autant qu’il lasse. Tout a été dit et écrit (ou presque) sur le sujet et tout se passe comme si on assistait aujourd’hui à la sédimentation de positions idéologiques : psychologisation envahissante versus incapacité des entreprises françaises à changer de modèle organisationnel et managérial, sujet flagellateur versus sujet toujours tabou, gabegie et frein pour l’entreprise versus coût exorbitant pour notre société et notre économie…

Les positions sont devenues si antagonistes qu’on oublie de définir le stress au travail. Il faut croire que c’est le lot des sujets complexes : ils conduisent au clivage pour gagner en intelligibilité, pour être immédiatement reconnus et perceptibles.

Malheureusement, ce clivage draine dans son sillage de nombreuses confusions, des malentendus, des approximations… lesquels finissent par être préjudiciables au véritable mal-être dont souffrent certains salariés au travail tout en minant le dialogue social au sein des entreprises.

Et finalement, le sujet même du stress au travail n’est plus questionné. Comment reconnaître ce qui semble s’apparenter parfois à un débordement passager et qui peut aller jusqu’à une mise en danger de soi ou d’autrui ? Avant d’adopter une position hâtive, il convient de s’interroger sur ce qu’est le stress et ses différentes formes : positif (eustress) ou négatif (distress).

Le stress est-il une réaction individuelle ou peut-il toucher un collectif de travail ? Comment reconnaître "le stress symptôme" et ne pas le confondre avec la vigilance, le trac, l’appréhension, l’attention, le doute ou encore l’inquiétude passagère ?

La loi de modernisation sociale du 17 janvier 2002 a introduit dans le Code du travail la notion de "santé mentale". La préservation de la santé mentale des salariés est devenue partie intégrante de l’"obligation de sécurité de l’employeur". De même, les élus CHSCT ont pour mission de contribuer à la protection de la santé physique et mentale des travailleurs.

Mais le travail n’est-il pas, par essence, inducteur de tourment et de souffrance ? Ou au contraire le stress au travail est-il le symptôme inquiétant de rapports sociaux dégradés et de collectifs disloqués ? Pourquoi alors que le travail est devenu, presque partout, moins dur physiquement, est-il jugé si "pénible" par certains salariés ? Certains environnements professionnels sont-ils plus propices au stress ?

Étrange paradoxe, alors que certains souffrent de ne pas en avoir, le travail perd-il de son intérêt pour ceux qui en ont ?

Le stress au travail peut-il être le fait d’un management inapproprié, d’une organisation pathogène ou simplement d’un quotidien de travail empoisonné par des dysfonctionnements qui se répètent sans jamais trouver de solutions pratiques et rapides ?

Sommes-nous face à un phénomène mineur – un ajustement technique – ou le bruissement autour du stress au travail est-il l’écho d’une transformation plus radicale… celles de communautés de travail qui s’interrogent sur la force et la qualité du lien qui les unit ?

On le voit, le sujet mérite un peu plus qu’un débat tronqué et ouvre des champs de recherche trop souvent délaissés. Le stress au travail n’est pas un sujet anodin et doit être interrogé sur chaque terrain d’entreprise, loin des concepts prédéfinis livrés clé en main.

Voir l'article sur le site les Echos: http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-154762-stress-au-travail-et-si-on-sortait-du-clivage-passionne-1204164.php

Par Eric Molière, le 2 mars 2016.