Détecter d'autres façons de mettre en oeuvre des politiques publiques

Interview de Nils Veaux, directeur général de Plein Sens, publiée initialement sur l'hubservatoire.

Hubservatoire : Pouvez-vous nous expliquer l’activité de votre cabinet Plein Sens ?

Nils Veaux : De manière peut être un peu utopique, notre projet consiste à essayer de peser sur le « vivre ensemble ». Nous sommes intéressés par l’idée de contribuer à une forme de régulation sociale sur des terrains sur lesquels nous avons des choses à dire, par exemple : le sujet du travail, dans toutes ses acceptions, l’action sanitaire et sociale à destination de publics parfois en difficulté, la vie et les usages dans les espaces publics. Nous nous définissons d’abord comme des techniciens de l’écoute, car sur l’ensemble de nos interventions, qu’il s’agisse d’évaluation de dispositifs publics, d’évaluation des conditions de travail, d’accompagnement autour d’un projet de transformation (d’une offre de service, d’une organisation, d’un modèle d’activités) nous partons généralement de ce que les gens ont à dire sur le sujet, de « ce que ça fait » et de « comment c’est fait » avant de plonger dans des travaux plus techniques et plus approfondis.

Pourquoi dans la présentation de votre cabinet, revient souvent le terme de coproduction ?

Notre code génétique est l’étude, au sens sociologique du terme. Au commencement, Plein Sens c’est la mobilisation de techniques d’entretien, de mesure et d’observation issues des canons de la sociologie et des sciences cognitives. Les investigations « terrain » nous permettent ainsi de disposer d’un matériau qui fera l’objet d’une analyse contradictoire afin de parvenir à caractériser les systèmes de représentations à l’œuvre chez les acteurs du système étudié.

Avec le temps, ce geste a été perfectionné. Il s’est par exemple enrichi de techniques issues de l’analyse ergonomique du travail, des sciences de gestion ou encore des techniques de l’ingénieur en matière d’organisation et de conception. Aujourd’hui nous restons prudents sur notre posture et nous veillons par exemple à ne pas nous enfermer dans une posture de « sachant » qui pourrait s’avérer contre productive dans nos interventions.

Nos prescripteurs attendent à la fois un décalage, un avis mais aussi qu’on les accompagne pour faire leur propre chemin. A cet égard la dimension maïeutique devient de plus en plus essentielle dans nos interventions.

Pour le dire simplement, l’idée est d’aider les gens à résoudre leurs problèmes, sans les mettre sous dépendance économique ou technique mais en leur donnant les moyens de continuer à développer leurs projets avec leurs propres ressources, qu’il s’agisse de personnes, de compétences, de techniques...

C’est ici que la notion de co-construction prend son sens : chacun doit pouvoir s’approprier des résultats d’étude, des techniques d’analyse et inventer ses propres solutions. Cela suppose de notre part d’animer la discussion au fil de l’eau en l’alimentant avec des hypothèses sans cesse retravaillées et à déployer une sorte d’ingénierie de la discussion qui autorise le développement de véritables débats contradictoires, voire de disputes parfois, entre les parties prenantes.

Peut-on vendre de l’expertise sans posture de sachant ?

Non bien sur, mais il nous appartient de nous méfier, nous les premiers, de possibles excès liés à la position « d’expert » et de créer les conditions de ce que l’on pourrait appeler l’impossible critique.

Cette façon de faire rassure généralement nos clients. On ne parle pas de méthode toute faite mais plutôt de rigueur c’est à dire la rigueur du questionnement, la rigueur du protocole d’investigation ou encore la rigueur à avoir sur la charge de la preuve. Par exemple en cherchant à valider un résultat ou une hypothèse en essayant de la contredire et de comprendre qu’est ce qui fait que ça ne marcherait pas, plutôt qu’en cherchant à accumuler les indices qui prouvent que cela marche. Ce souci de rigueur intellectuelle dans le questionnement analytique est au cœur de ce que nous essayons de faire.

Ainsi, l’intervention participative doit avoir pour objectif la coproduction d’un résultat. Nombre d’outils sont ici à notre disposition et leur usage dépendra de la question posée. Nous sommes souvent confrontés à des situations où le dialogue est bloqué et ce n’est que dans une prise de parole partagée, une appropriation mutuelle que l’on peut travailler à dénouer cela ; aussi en rendant le conflit possible à un moment donné.

Par exemple, lors d’une intervention récente pour le compte d’une direction en pleine réflexion sur le déploiement de nouvelles mesures de productivité au sein de son entreprise, nous avons déployé et encadré un véritable dispositif participatif associant au sein d’un groupe de travail des opérationnels de direction, des élus, des opérateurs terrain, des encadrants de proximité. Cette démarche a permis de déboucher sur des aménagements opérationnels et à des renoncements permettant la bonne mise en œuvre du projet au regard des exigences de conditions de travail et des objectifs d’amélioration de la performance poursuivis.

Si vous refusez de disposer d’une méthode ou d’une expertise sur ces différentes questions, que repérez vous tout de même comme freins concernant de telles approches méthodologiques fondées sur la mise en œuvre de coproductions ?

Je n’ai pas de réponse toute faite à cette question. Intuitivement, l’une des clés me semble être la question du porte à faux, notamment lorsque nous intervenons autour d’un projet impactant l’organisation du travail. D’un côté il faut être clair avec les clients sur le fait qu’ils vont nécessairement devoir rétroagir sur leur projet, l’amender, en revoir certains volets etc.

Simplement mieux informer des gens et considérer qu’ils s’adapteront aux changements liés à la mise en œuvre du projet me semble une erreur. C’est bien, cela est nécessaire, mais ce n’est pas de la coproduction. A l’inverse, accepter d’ouvrir la discussion c’est aussi prendre le risque de s’engager sur une démarche dont les résultats viendraient invalider le projet ou le mettre en difficulté…

La réussite passe par la préparation et la négociation en amont des conditions d’intervention et de son admissibilité. Il faut par exemple accepter parfois que les résultats pourront être limités et accepter une possible stratégie de petits pas. Dans tous les cas, c’est à nous de travailler à ouvrir la discussion, tout en la sécurisant. C’est là, notre rôle de tiers de confiance.

Pourquoi vous engagez-vous et initiez-vous le programme Hubservatoire sur les conditions de coproduction de l’innovation ?

D’abord Plein Sens travaille depuis sa création sur l’évaluation de politique publique dans le champ social et sanitaire, qu’il s’agisse de politiques, dispositifs nationaux (Etat, Opérateurs publics) ou bien locaux (Conseils régionaux, Communautés d’agglomérations, Villes, …) et en cela l’axe de ce programme recoupe nos préoccupations.

Par ailleurs, avec les différents projets de réformes territoriales annoncés laisse présager l’émergence de problématique de changement dans la conception et la mise en œuvre des politiques locales en combinant les impératifs de qualité de service public, la contrainte économique et les collectifs de travail.

C’est à l’échelle locale que l’on va trouver terrains les plus propices à produire du vivre ensemble, du développement, une autre forme de lien social. Cela se jouera avec les usagers, les entreprises et les agents de la fonction publique territoriale donc des sujets de travail vont arriver là. Si par le travail de l’hubservatoire on peut réussir à détecter d’autres façons de mettre en œuvre des politiques publiques qui soient coproduites, si ça permet de remonter à la façon dont elles sont conçues et dont elles impliquent les agents alors ce chantier fera sens. D’autre part, il y a des choses qui émergent et qui nous intéressent. A la lecture de l’interview des membres de Darwin, on voit par exemple émerger une culture du hacking territorial et quoi que l’on fasse de ces phénomènes, on ne peut pas passer à côté de ces questions dans nos façons de travailler, quitte à élaborer de nouveau référentiels.

 

Propos recueillis par Bruno Caillet.

Par François Alliot, le 15 septembre 2014.